C’est un travail de documentation unique qu’a entrepris Maryline Paradise. La mémoire personnelle d’une escort girl qui archive photographiquement ses clients. C’est donc aussi un corpus d’images très explicites et vraies à ne pas mettre devant tous les yeux qui est exposé en ce moment à la galerie Arts Factory à Paris jusqu’au 14 mai.

Pour cette exposition de photographies et de son film, Maryline Paradise est entourée par des artistes dont elle adore le travail : Antoine Bernhart (ici), Gea Philes (ici), Stu Mead (ici), Igor Ruz (ici), Guillaume Soulatges (ici).
Commençons par les précautions d’usage : bien entendu dans cet article nous ne partagerons pas d’images explicites, mais la démarche de Maryline Paradise étant radicale et entière, sur son site et dans l’exposition, les clichés sont crus et vont jusqu’au bout. Il s’agit donc d’un contenu ultra explicite réservé à un public majeur (et éventuellement vacciné). Nous partageons également au bas de cet article un lien vers son incroyable mini documentaire de 20 minutes "Crave" à la forme expérimentale et tout aussi explicite.

Il est très rare à notre connaissance qu’une escort girl accumule une grande quantité de documents de toute nature, photos, écrits, sons sur sa pratique et surtout sur ses clients. Le regard est tourné en général vers les prostitué.e.s et non vers la clientèle masculine. C’est là la grande originalité de sa démarche. Ses images donnent l’impression qu’elles ont aussi permis à Maryline Paradise de cristalliser une position de domination sur ses clients contrebalançant temporairement le rapport de force du client roi, comme des sortes de trophées de l’écrasement d’un homme par sa soif de plaisir immédiat.

Nous avons été impressionnés devant la crudité et la force de ces images documentaires. Mais de plus il se dégage une unité esthétique brute et sublime due à l’utilisation de l’argentique (pellicule ou polaroïd) et à l’urgence de la situation dans laquelle elles ont été faites.  

Nous avons pu poser nos questions en suspens à Maryline Paradise sur les circonstances et les motivations de cette démarche très singulière. Elle nous a gentiment et librement répondu, ses réponses sans détours donnent un angle de vue démultipliant encore l’impact de ses images.

Maryline Paradise : "Je m’appelle Maryline, je suis Française et escort à Paris depuis janvier 2015. J’ai tout de suite compris que ce que j’allais voir, entendre et expérimenter, allait rapidement m’atteindre et transformer ma vision du monde tel que je le connaissais jusqu’ici. Je ne pouvais cependant imaginer à quel point".

Maryline Paradise : "Ma démarche est complètement de l'ordre du documentaire, même de l'archivage, comme un travail de mémoire avant tout et uniquement pour moi-même.
J'ai pris ces photos vraiment dans ce but-là, comme pour figer une scène telle qu'elle s'est déroulée sans intervenir dedans, sans y mettre d'affect, sans essayer de défendre une opinion, un point de vue, une pensée qui serait extérieure à moi. 
C'est vraiment juste dans le but de collecter des souvenirs".

Maryline Paradise : "J'ai une mémoire assez mauvaise, j'oublie un peu tout ce qui m'arrive. Du coup, c'est vraiment plus de l'ordre de l'obsession de collection. Archive, mémoire, possession, obsession. Et ce sont des instantanés ou de l'argentique, pour pouvoir vraiment retoucher de façon physique tous ces souvenirs".

Maryline Paradise : "Je me suis mise à tout archiver, le vocal, les conversations, des enveloppes dans lesquelles des clients m'ont donné de l'argent, quelques vidéos, des mails, des lettres manuscrites, des screenshot de textos. C'était pour figer vraiment un moment, un instant T, qui, par lui-même allait raconter quelque chose sans que moi j'ai besoin d'y mettre mon grain de sel, en fait. Je pense que j'essaye surtout de raconter la réalité de mes clients. Cette réalité masculine, que je ne trouve pas du tout représentée correctement dans tous les autres médias, journalistiques ou même artistiques". 

Maryline Paradise : "Sur ce sujet, les gens ont tendance à vouloir trop fantasmer ou y mettre trop d'intellect. Et finalement on passe à côté d'une réalité qui est beaucoup plus terre à terre. Sous une lumière complètement crue, sans aucun artifice, il peut se dégager une certaine vérité, qui peut être un peu belle, touchante ou dérangeante. En parlant de la réalité de mes clients, c'est aussi finalement la mienne que je raconte, mais sans m'en rendre compte, et c'est très cathartique".
"Ce que j'ai fait là s'appelle en psychothérapie, je crois, de la sublimation. Ce que peuvent faire beaucoup de personnes de manière totalement intuitive. Et c'est un acte de résilience". 

Maryline Paradise : "Le travail d’escorte est celui d'une thérapeute, même si je ne suis pas formée en tant que thérapeute. Pas de manière intellectuelle mais physique, à réaliser des fantasmes ou à être capable d'incarner le plaisir sexuel dont ces hommes ont besoin. Et ceci de manière immédiate, comme un soulagement, sans qu'il y ait besoin de s'expliquer, de se justifier. C'est aussi une transaction qui ressemble à celle d'un dealer avec son client, c'est lui donner le produit qu'il veut tout de suite et que cela se fasse très rapidement. Et quand le client consomme ce produit, il y recherche un effet immédiat. Il faut donc être capable d'être à la fois celui qui va vendre, être le produit consommé, être l'effet du produit et réussir à créer tout de suite une addiction, une accroche. Pour que le client, une fois rentré chez lui, au bout de quelques jours, veuille absolument retrouver ça et revenir. Ça peut juste être un mot doux, un regard "à très vite, gros bisou" ou n'importe quoi d’autre, juste un geste, un mot, une sensation qui reste en lui.

Maryline Paradise : "D'avoir emmagasiné toutes ces séances, ces morceaux de vie, c'est quand même beaucoup de violence à force. Toute cette réalité-là, elle est un peu vertigineuse à vivre au quotidien. Surtout quand on n'a pas d'espace pour se soulager, pour faire sortir toute cette énergie, à part comme moi en collectant cette matière comme une espèce d’archéologue, ethnologue, chercheuse, enquêtrice qui amasse toutes les informations en se disant : je vais réussir à comprendre ce qui se passe en moi et en eux". 

Maryline Paradise : "Au bout de quatre ans de cette activité et après avoir accumulé 1000 photos et voire plus, une fois que ma boîte à chaussures Yves Saint Laurent a été pleine, je me suis dit que j’allais faire un Instagram d'abord, juste pour voir l'impact que ça peut avoir sur les gens". 

Maryline Paradise : "Je me suis dit qu’on avait toujours le point de vue du client, ou d'un journaliste, ou un point de vue extérieur, et rarement celui de la personne concernée, la prostituée. Du coup, je me suis dit que j'avais une voix importante, que j'avais envie de prendre ce micro pour m'exprimer. Pour montrer au public, que ce que les autres médias montrent n'est pas le reflet de la réalité. Moi, ce que je vivais, je n'arrivais pas à le retrouver. Mon point de vue me semblait une vision juste et honnête sans vouloir y mettre de l'affect systématiquement ou à tout prix attirer le public dans son point de vue".

Maryline Paradise : "L'exposition, elle est arrivée naturellement, comme une façon de passer à autre chose. Mais ça n'a pas été voulu. C'est à dire que ma propre vie arrive à la fin d'un chapitre. Et comme par hasard, l'exposition tombe totalement en synchro avec ce moment de bascule. Avec, en plus, la sortie de mon Zine qui s'appelle "Pure", ce qui est un peu l'état dans lequel j'essaye de revenir. Il y a une espèce de hasard un peu symbolique, hyper fort. Comme un signe qui me dit que c'est la bonne voie. Ça valide plein d'efforts, de sacrifices et je suis assez contente que tout ça se passe en même temps". 
Pendant cette exposition et au moment de répondre à nos questions Maryline Paradise était en cure de désintoxication, c’est donc un vrai virage dans sa vie pour aller vers l’état de "Pure". 
Cet étonnant zine mélangeant ses photos d’escort girl et celles de son enfance est en vente à la galerie et sur son site.

 Maryline Paradise : "Je venais dans cette galerie très très souvent, et puis juste avant le confinement en 2019, ils (Laurent & Effi) ont commencé à suivre mon profil Instagram. Spontanément, je leur ai demandé : "Comment est-ce que vous sélectionnez vos artistes ?" Et ils m'ont dit : "En tout les cas, on n'expose pas de photographes". J’ai quand même demandé à venir à la galerie pour montrer mon travail. Je suis arrivée avec cette fameuse boîte à chaussures Saint Laurent et je l'ai présentée à Laurent, il a vu toute ma collection et ça l'a, je crois, saisi de voir tout ça. Comme je venais vraiment souvent, on s'est un peu liés et ils m'ont apporté aussi beaucoup d'aide et conseil par rapport à mes parutions. C’est par eux d'ailleurs que j'ai pu être mise en contact avec la graphiste avec laquelle je travaille maintenant. Et c'est grâce à elle que j'ai pu vraiment m'auto-éditer. La rencontre avec Marion a été magique, elle était tout le temps super partante à écouter tout mon charabia."

Maryline Paradise : "Comme je l’ai dit plus haut, j'ai tendance à avoir énormément de trous de mémoire. Je suis quelqu'un qui vraiment a du mal. Du coup, j'ai ce réflexe un peu maniaque de faire des listes, de tout écrire et de prendre en photo pour pas oublier, un peu comme des pense bêtes pour être organisée et ne rien perdre. Et je pense que ça, je vais toujours continuer à le faire. Mais c'est un archivage qui n'est que pour moi-même, et en fait assez peu pour les autres. Mais je n'ai pas de pratique photographique dans un but purement artistique ou esthétique". 

Maryline Paradise : "La prostitution te prend tout. Ta vie d’avant, ton corps, ton temps, tes sentiments. Elle te prend tout tes repères, tout ce que tu as appris du bien et du mal, du vrai et du faux, du convenable, du moral et du normal. Quand on devient escorte, on ne se rend pas tout de suite compte qu’en vendant son corps, c’est son âme qu’on vend d’abord.
On se sent toute puissante, on pense prendre le contrôle de sa vie mais on sera encrassée par ces souvenirs de corps à jamais".
Ci-dessous son mini documentaire expérimental de 20 minutes "Crave" réservé à un public averti et majeur.
(Crave a été possible avec l'aide sonique indispensable du groupe Cave du 18, musiciens de Diapsiquir et de Kickback).

On a demandé pour finir à Maryline Paradise de partager avec nous des artistes dont elle aime particulièrement le travail (En plus de ceux exposés avec elle).
Maryline Paradise : "Pour moi, l'artiste qui a aussi ce truc un peu maniaque d'accumulation obsessionnelle est Melchior Tersen. J'adore son travail parce que je trouve qu'il est très brut, très simple et en même temps extrêmement drôle et intelligent".

Maryline Paradise : "Je veux partager aussi  une nana qui s'appelle Julie Herry qui fait de super dessins au feutre que je trouve très beaux. Je l'adore avec ses couleurs hyper criardes, son côté un peu enfantin mais super précis, très minutieux. C'est très très joli.