Nous voulions faire un entretien avec notre ami Charles Petit sur son étonnant travail photographique en paysage urbain. Mais il a disparu brusquement. Il laisse derrière lui ce vaste corpus très particulier d’images citadines uniques en leur genre.

Comme toujours avec les amis proches, on repousse toujours le moment d’aller les interroger sur leur travail car on sait les avoir à disposition. Mais Charles Petit a quitté la vie terrestre sans crier gare. Comme il est hors de question qu’il ne figure pas dans cette vaste base de données d’artistes à la démarche singulière que nous nous efforçons de construire, nous tenons à publier ce post quand bien même nous ne pouvons plus lui poser de questions. Charles Petit a eu deux vies créatives en parallèle. Nous le connaissions bien sous sa casquette de producteur-défricheur et directeur artistique-découvreur de talents pour avoir travaillé avec lui. Il est (très) difficile de résumer sa carrière professionnelle dans la création audiovisuelle. Faire ici la liste de ses productions, publicités, clips, émissions, collaborations, conceptions graphiques serait bien trop fastidieux pour vous à lire. De plus, il faudrait énumérer le vertigineux annuaire des talents reconnus aujourd’hui qu’il a soutenu au démarrage... Aussi nous vous partageons en bas de ce post une playlist (très) réduite de quelque-unes de ses productions comme DA, réalisateur ou producteur. Une shortlist rudement éloquente en elle-même.

Dans sa deuxième vie créative, moins connue, que nous vous partageons aujourd’hui, Charles Petit a eu une pratique photographique précoce, continue et plutôt unique. Par tradition familiale, il est initié dès l’âge de dix ans à la photo par son père et sa grand-mère, et il commence à photographier de façon assidue au début des années 70. Il n’arrêtera jamais. Il commence "classiquement" par de la "street photography" en noir et blanc, de gens dans la rue, genre dans lequel il excelle. Mais rapidement, on sent poindre sa forte attirance pour les décors vides ou peu habités comme déjà mi-1970 dans sa belle série de cafés parisiens. 
On le voit ici en autoportrait involontaire.

Son passage à la couleur —avec la pellicule Kodachrome en particulier— associé à des voyages à Los Angeles ou Rimini va déclencher des nouvelles obsessions visuelles pour des lieux dont toute présence humaine est absente, qu’il photographie telles des natures mortes. Son goût prononcé depuis toujours pour ce design des seventies-eighties qualifié de "mauvais goût" ou "kitsch" par certains explose en couleurs —et par sa technique de l’utilisation du flash en plein jour— dans les images qu’il se met à engranger. Il n’y a rien de vraiment laid pour Charles Petit, il aime le plastique orange et les devantures de boucheries, une Twingo est belle, une table de jardin en plastique superbe, une entrée d’immeuble magnifique, il transcende tout ce qu’il aime à grand coups de flashs qui font briller ses décors. Ses clichés peuvent ressembler à des publicités ou des cartes postales mettant en valeur les bouts de ville que, lui, trouve sublimes. Il bâtit un temple au "laid-beau" constitué d’images immédiatement reconnaissables comme du "Charles Petit". D’où ce titre hautement mérité de "Maître du Laid-Beau" amicalement décerné par ses amis. (Il faut avouer que le mobilier et les bibelots chez lui ont aussi amplement concouru à cette consécration).  

Charles Petit est un "sériel" photographe et ses séries sont aussi ce qui en fait son grand intérêt. Aussi nous vous recommandons de parcourir sur son site ou son Instagram son accumulation obsessionnelle tout à fait jouissive pour certains sujets en particulier. Vous trouverez tout bien rangé : les bureaux dépouillés et les salles de réunion en laminé, les voitures garées (pas trop récentes) avec un arbre au premier plan, les immeubles préservés de la Riviera, les cafés dans leur jus, les fêtes foraines, les attachantes stations balnéaires belges, les lobbies au mobilier "moderne", les maisonnettes proprettes, les chambres d’hôtel à déco radicale, les ornementations végétales, le mobilier urbain "artistique" aux couleurs vives, la pimpante Fifi Chachnil à Las Vegas, les intérieurs de supérettes et les extérieurs de boucheries hyppophagiques … (liste non exhaustive). C’est un bonheur à visiter.
N’ayant pas pu l’interroger nous-mêmes sur sa pratique, nous vous partageons quelques propos tenus par Charles Petit en 2017 à Michael Ernest Sweet pour streetphotography.com.

Charles Petit : "Mon premier appareil photo était un Diana 120 qui a été donné à mon père en guise de promotion pour une valise en plastique noir qu'il avait achetée. J'avais 10 ans".

Charles Petit : "Je ne me suis jamais considéré comme un photographe de rue. Je prends simplement les images que j'ai toujours prises. Comme j'aime me promener dans les villes, je prends la plupart de mes photos dans la rue, je suis donc devenu un "photographe de rue". C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour m'exprimer en tant que photographe, ce n'est pas moi qui ai pris cette décision, ce sont les photos, je suppose".

Charles Petit : "Je suis myope. Je l'ai découvert à l'âge de sept ans. Pour cette raison, durant ma petite enfance, les objets éloignés de quelques mètres n'existaient pas vraiment pour moi. Je suppose que c'est en partie la raison pour laquelle je suis attiré par le gros plan, les détails. Une autre raison est probablement que je crains les paysages trop grands, ils ne sont pas à mon échelle, les villes, les petits bâtiments, les bungalows, sont mon terrain de jeu préféré".

Charles Petit : "J'étais à Venise il y a trois ans, je m'y sentais mal, désorienté, par la taille des palais, leurs dimensions vertigineuses, puis j'ai pris aune chambre au Lido, et soudain tout allait bien, les sujets photographiques étaient à leur place, m'attendant".

Couleur ou noir et blanc ?
Charles Petit : "Je ne préfère ni l'un ni l'autre ; c'est juste une façon différente de travailler dans la rue et de prendre des photos. Je fais des allers-retours. Il n'y a pas de rime ou de raison, vraiment".
Voici une série de Charles Petit sur les gens de Kyiv (nom ukrainien de Kiev) quand les habitants vivaient normalement.

Charles Petit : "Pour le noir et blanc, j'utilise le même Nikon F depuis 30 ans, je suis passé au F3 assez récemment. J'ai vraiment eu l'impression d'utiliser un appareil photo "moderne".
Pour la couleur, j'ai utilisé un Nikon FM2, j‘ai acheté un Nikon D750, avec lequel je ne me sens toujours pas à l'aise, en fait. J'utilise également un Metz CT 64 pour mon flash. 
Maintenant, je suis amoureux du Leica Q". (numérique)

Argentique ou en numérique ?
Charles Petit : "Les deux en un sens, j'étais tellement désespéré par le faible taux de réussite des photos que je prenais dans la rue pendant un certain temps que le passage au format numérique a été un soulagement. C'était si facile - trop facile parfois, donc je fais les deux en fonction de la lumière. Pour la couleur, c'est définitivement le numérique, car le mélange de la lumière du jour et du flash est si hasardeux que je sens que je peux expérimenter beaucoup plus avec le numérique". 

Charles Petit : "En tant que producteur exécutif, et avant cela, en tant que directeur artistique dans le secteur de la publicité, j'ai la chance de voyager assez souvent. Cela m'aide probablement beaucoup à découvrir de nouveaux paysages urbains ; d'un autre côté, j'ai l'impression que je pourrais facilement rester au même endroit et prendre les mêmes photos. Aujourd'hui, je suis probablement plus obligé de me déplacer parce que mon sujet préféré, Paris, ne m'attire plus autant".

Charles Petit : "Oui, le temps a affecté mes photos. Quand des jeunes regardent des photos que j'ai faites dans les années 70, elles paraissent très vieilles, du moins à leurs yeux. Pour moi, elles n'ont pas l'air vieilles. Certaines personnes pensent que j'essaie de capturer l'"essence" du passé dans mon travail d’aujourd'hui, pour être honnête, c'est vrai ! Je le fais".

Voilà, malgré la tristesse de sa disparition, nous sommes ravis de vous partager les paysages urbains sublimés de Charles Petit.

Et quelques-unes de ses productions créatives ci-dessous. 
Laurent Garnier. Coloured City, 1998. Label : F Communications. Réalisation : Marc Caro. Production : Charles Petit / Le Village

Alex Gopher. The Child, 1999. Label : Solid. Réalisation : Antoine Bardou-Jacquet. Production : Charles Petit / Le Village

SuperDiscount / Étienne de Crécy. Le patron est devenu fou, 1997. Label : Solid. Réalisation : Marie de Crécy. Production : Charles Petit / Le Village

Les Wampas. Où sont les femmes, 2004. Label : Atmosphériques. Réalisation : Jo Dahan, Étienne Labroue. Production : Charles Petit / Le Village

L'œil du cyclone : Clownophobia, 1997. Conception, réalisation & production : Charles Petit / Marc Bruckert. Production : Le Village / Canal+

L'œil du cyclone : Une expérience d'hypnose télévisuelle, 1994. Réalisation : Gaspar Noé. Production : Charles Petit / Marc Bruckert / Le Village / Canal+

Ivre-mort pour la patrie, une opérette du Pr. Choron, 1998. Prod : Canal+ / Le Village. Réalisation : Vincent Hachet. Producteurs délégués : Charles Petit / Marc Bruckert. Avec Arielle Dombasle, Luis Rego, Dick Divers, Christophe Salengro, Alain Chabat, J-E Moustic, Eric Morena, Vuillemin, Charlie Schlingo, Jackie Berroyer et tellement de personnalités comme acteurs et actrices qu'il vaut mieux voir le générique début. Musique de B. Burgalat. Décors de Vuillemin.